fantome

« J’ai assisté, incognito, à la déroute progressive de ma vie,

au lent naufrage de tout ce que j’aurais voulu être ».

Fernando Pessoa

Le Livre de l’intranquillité – p.209

 

à Gilles F.  Jobin

à G.J.

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Ecrire. Envie d’écrire, mais je ne sais pas quoi. Plus besoin qu’envie d’ailleurs peut-être… Alors j’empoigne mon stylo, je le retourne  comme s’il s’agissait d’un sablier. L’encre qui va inexorablement s’en écouler me fera-t-elle des histoires ?…

 

 

Cela bouillonne à l’intérieur, j’ai des choses à dire. Simplement, je ne sais pas lesquelles… J’ai des mots plein la tête, comme des gros nuages noirs remplissant le ciel, alors j’étends un parterre de feuilles vierges et voilà, j’en suis là. J’attends que le silence et la tranquillité de l’instant éventrent les nuages – le calme avant la tempête – que la pluie se déverse, que de chaque graine de flotte éclose un mot. Et que pousse l’histoire qui est partout à l’intérieur de moi mais que je ne connais pas encore.

 

 

Cela fait six mois que j’ai quitté mon appartement de célibataire, perché au sixième étage d’un immense immeuble déglingué

 

d’une ville

 

Ça paraît un peu dépouillée, « une ville » posée nue ainsi, simplement, entre les lignes. Et bien elle était comme ça cette ville ; dépouillée, rabougrie, vide d’espoir et de chaleur. Et l’amitié !?  N’en parlons même pas.

 

Je l’avais choisie pourtant, sans contrainte, comme terre d’asile, comme lieu d’exil. Fuir la campagne et ses fouines mesquines qui fourrent leur nez dans la moindre de vos petites affaires, qui lâchent dans votre dos toute la vermine qu’elles ont dans leurs fourrures graisseuses et qui par devant vous font des ronds de jambes en espérant s’en attirer le double en échange.

 

Je croyais qu’il n’y avait rien de pire qu’un ciel gris sur les ruelles désertes d’un village dortoir. Rien de pire que le soleil se cassant la figure et se râpant les rayons sur le gravier des cours d’école désaffectées. Rien de pire que le rire des pies fouillant le feuillage des platanes de la place du village et se moquant du dernier mohican local venant traîner sa barbe blanche sous l’ombrage à la recherche de quelque souvenir d’enfance.

 

Je n’avais pas compris que ce qu’il n’y avait rien de pire, c’était en réalité ton départ, ton absence, inadmissible absence. Ton enlèvement, par la grande faucheuse, trois ans auparavant – déjà cinq ans maintenant ! Je n’avais pas compris que la mort, lors de sa visite, avait oublié sa toge et que c’est ce voile de ténèbres qui recouvrait depuis le village, et ma vie.

 

Peut-être, si je l’avais compris, aurais-je pu crocher un des fils de sa robe, le tirer, tirer, et défaire à grands coups de patience la trame de cette tristesse. Peut-être alors me serais-je réconciliée avec l’endroit, avec les gens, avec la vie, peut-être serais-je restée, peut-être…

 

Oui mais voilà, je ne l’avais pas compris. Alors on rembobine le film des suppositions, on le range sur l’étagère de l’indéfiniment derrière soi et on reprend le fil de l’histoire, qui lui, n’est pas fait de peut-être mais d’être, à l’infinitif, au passé et au présent.

 

Me voilà donc, après avoir fui la campagne, après avoir fui la ville, après avoir fui la réalité et avec elle une bonne tranche de ma vie, me voilà donc maintenant, assise sous un olivier, enrubannée par la fragrance d’une lavande à l’apogée de sa croissance, à 750 kilomètres de tous ces souvenirs. La nature cymbalise à tue tête, le soleil me fait des clins d’œil et me chicane comme un gosse rieur entre le feuillage, et écrasées sous le poids de mes cinquante balais quelques touffes de broussaille tirent la langue dans la poussière d’ocre. Je me sens bien ; un bloc de papier sur les genoux, océan blanc tendu à toucher l’horizon, un stylo entre les dents, corsaire, je me sens prête à affronter les vagues de mots. Alors maintenant j’ai assez tourné autour du pot de moutarde, il faut que j’y plonge mon couteau. Moutarde, moutard, jolie opportunité de transition, mon inconscient me tend la perche… Moutarde. Cette gamine tendre et insouciante, ma gosse, qui m’a été raflée, soufflée, arrachée ! Une môme vit, une voiture passe, pfouitt ! Plus là la môme ! Fini. Bonjour madame on a quelque chose à vous annoncer.

 

Quand ils sont venus sonner à ma porte, ces gens que je connaissais et qui n’avaient rien à faire là, mon esprit surpris n’a pas compris mais mon corps a tout de suite reçu en pleine cellule la tragédie. Leur être tout entier transpirait l’horreur qu’ils venaient m’annoncer et avant même qu’ils n’aient prononcé un seul mot mes jambes ont flanché. Je n’ai jamais compris ce qui fait que mon corps ait ainsi su avec tant de clarté des choses pas encore dites et qui n’existaient pas encore dans ma conscience. Comme si les cellules de notre corps étaient autant d’oreilles bien plus fines que les deux coquillages plaqués de chaque côté de notre crâne. Comme si l’immense empathie que ces deux ambassadeurs de l’horreur portaient en eux était plus bruyante et plus explicite que tous les mots qu’ils me dirent ensuite, et que je n’arrivais pas à comprendre. ?? Qui a cassé sa voiture ? …

 

J’étais sonnée. J’avais mal au vide qu’on venait de me faire dans mon ventre, et qui avalait d’un coup, tout mon sang, toutes mes forces, hémorragie, ma vie jetée en trombe aspirée dans cette béance qui venait de se créer.

 

On m’a peut-être portée jusque dans mon salon, allongée sur le canapé, ou peut-être dans ma chambre ? Je ne me souviens de rien, ma conscience venait d’être balayée par un coup de grisou. Je ne suis pas allée la voir dans son cercueil. On me l’a interdit-c’est-pour-ton-bien, c’est ma sœur qui est allée reconnaître la méconnaissance du corps de ma petite fille déchiquetée, à moi on ne m’a laissé que l’histoire, et mon imagination, et débrouille-toi avec ça ! Ai-je été à l’enterrement ? Oui, je suppose, car c’est ce qui se fait… Je n’ai pas touché à sa chambre, ses affaires d’école étalées sur le bureau, son ipod mis en charge et qui charge et charge encore semaine après semaine, sa collection de chouchous, pinces, barrettes, partout sur son lit parce que ce matin on sait pas quoi mettre alors on étale tout, on essaye tout, puis faut filer en vitesse parce qu’on est en retard. Ses habits sales cachés sous le lit, sous le bureau, derrière l’armoire, dans la moindre petite fente mais surtout pas dans le panier à linge sale, tout au plus une chaussette, une seule, jetée sur le couvercle. J’ai rien touché, c’est son espace, et quand elle reviendra elle n’aimera pas si je lui ai mis du désordre dans son désordre…

 

 Ils se sont bien rendu compte, qu’ils ne pouvaient plus me laisser seule dans cette maison, que je perdais la tête, que je n’agissais pas normalement et que je faisais tout comme si elle était encore là. Je préparais les repas pour deux, j’allais à la boucherie du coin acheter pour notre repas quatre fricandeaux parce que maintenant elle mange bien la gamine, elle grandit !  Je téléphonais à Mme Piscardi pour savoir si Celia n’était pas vers Emilie parce qu’il est déjà sept heures et qu’elle n’est pas encore rentrée, mais elle traîne où cette gamine ! Ils se sont bien rendu compte, alors ils sont venus me chercher un jour, ils m’ont dit qu’il fallait que je me repose et ils m’ont placée à l’hôpital.

 

Alors j’ai commencé à les détester.

 

Tout ces gens, là, baignant dans leur bonheur, arrogants, me gavant de leur gentillesse, me truffant de regards compatissants « alors Solange, tu reprends le dessus c’est si terrible comme choc ma pauvre » « Allez Solange, sors, viens au marché de Noël dimanche, ça te fera du bien » « Solange… nous aussi on l’aimait beaucoup ».

 

 Taisez-vous ! Pourquoi vous cherchez à tuer mon enfant ! Assassins !

 

Crier crier crier à recouvrir le rire des anges

Déchirer le ciel à grands coups de griffe

Éventrer la panse céleste

Arracher les étoiles

une

à

une

 

te chercher               reviens !

 

Sarcler l’éther

pour que renaissent

les graines de toi

 

Taisez-vous ! Elle est là, dans sa chambre, elle se repose parce qu’aujourd’hui elle a de la fièvre !

 

La terre continue de tourner pendant que je cogite tout cela et le soleil maintenant a fini de se couper aux petites lames-feuilles de mon olivier parasol. Il tend maintenant franchement ses rayons d’or par-dessous la jupe vert argent, c’est tout joli de richesses mais ça me mord les pieds et commence de croquer franchement mes mollets.  Je me déplace un peu pour retrouver l’ombrage, et repose sur mes genoux mon carnet, immaculé mais néanmoins moucheté de marques translucides. Armée de mon stylo et bien déterminée à lui tordre le bout pour lui faire suer son encre s’il me faisait résistance, je pensais que ce serait lui  qui tacherait mon papier, mais c’est le bout de mon cœur que je viens de me tordre en faisant ressurgir le passé, et se sont mes larmes qui « mottent » le plan désert blanc.

 

Ça me fait étrange de pleurer. Je pensais que cela me ferait plus de mal, une vague idée que l’on perdait quelque chose d’essentiel caché dans ces gouttelettes, liqueur de mortification. Mais qu’est-ce que j’imaginais ? Que c’est toute ma vie qui allait s’écouler, jusqu’à me noyer ? Que ça brûlerait mon visage, que ça le défigurerait, le transformerait en cicatrice géante, effrayante, permanente ? La dernière fois que cela m’était arrivé je devais avoir… je ne sais pas, il y a longtemps j’ai bien dû en déverser des vagues d’émoi et des coulis de morves, comme toutes les petites filles, mais depuis « que je suis une grande  fille », tout cela a bien été fini. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Que léguais-je donc à mes larmes que je ne voulais pas lâcher ?… J’aurais dû suivre une thérapie avec un psy compétent qui m’aurait aidé à le découvrir, mais tous ceux qui ont tenté de se glisser dans ma tête durant mon séjour à l’hôpital psychiatrique étaient des espèces de gaillards hautains qui ne m’inspiraient que méfiance ou colère. Je les ai repoussés, j’ai avalé docilement tous mes antidépresseurs et j’ai toute seule, comme une grande idiote farouche, empoigné une petite cuillère et tout bien ramassé mon âme brisée, éclatée, mortifiée,  bazardé le tout pêle-mêle dans mon être et – souriez, le petit oiseau va sortir – au-revoir messieurs-dames ! Et je suis rentrée à la maison, car ma fille m’attendait et avait besoin de moi…

 

Je n’arrive pas encore à déterminer avec exactitude le degré de conscience que j’avais de la mort ou non de ma fille. Je me jouais la comédie, mais j’étais si bonne comédienne que je me leurrais à la perfection !  Avec tous ces gens qui gravitaient autour de moi, je faisais « comme si ». « Oui oui je vais au cimetière les dimanches changer ses fleurs » répondais-je avec une lassitude hautaine aux voisins plus suspicieux que les autres qui venaient me demander s’il m’arrivait souvent « de la voir ». Mais en mon for intérieur je riais de leur naïveté et je m’imaginais déjà racontant l’anecdote à  Celia dès que j’aurais franchi le seuil de notre foyer…

 

Parfois je faisais une incursion dans la réalité et c’était alors un tapis de cauchemar sur lequel s’étalaient les journées, comme de la mélasse sur un pain ranci. Les volets restent clos et je cherche désespérément dans les pièces tous les recoins où tu pourrais te cacher, et tous ceux où tu ne pourrais pas, dessous les meubles, à l’intérieur du panier à linge sale, dans les tiroirs de la cuisine, mais je suis folle qu’est-ce que je cherche !!?  Et la nuit dégouline sur moi et m’englue

 

Nuit

 

                    d’insomnie, serpent de ténèbres se glisse entre le grillage de l’obscurité

 

                    nébulosités extérieures

 

                                                                        noircissures intérieurs

 

m’enveloppe m’envahit me bouffe me consume m’oppresse

un peu plus lourdement, un peu plus profondément, dans chaque cellule, à chaque inspiration.

Les images, film spectral de mes manques et de ma tristesse passe et repasse en boucle sur l’écran de mon désespoir.

 

Bruissement de mes larmes s’écroulant sur les draps, résonne dans le silence et  l’écho en déchire les parois de ma raison.

J’ai mal.

Béance.

Je m’y effondre.

 

Je voudrais pouvoir me relever et marcher, courir courir mourir plus vite encore, plus désespérément,  longer ce long couloir obscure, dérouler tout le fil de ma vie jusqu’à ce que plus rien de moi ne subsiste. Jusqu’à ce que cette mort qui bouffe mon ventre m’avale toute entière et qu’à nouveau nous soyons réunies…

 

Une brise glacée court sur ma peau, me retrousse chaque poil et j’ai soudain la chair de poule malgré l’écrasante chaleur de cette superbe journée d’été provençal. Me remémorer ces instants me glace d’effroi. Il faut du cran pour regarder la folie, ne pas prendre ses jambes à son cou devant celle des autres ; mais affronter la sienne en demande plus encore. Seulement,  j’en suis arrivée à ce point bascule où la souffrance, bouffie, entretenue sans retenue dans le secret de la négation, sustentée par elle, déborde de sa cage. Le quotidien se cloque de petites boursouflures qui éclatent sous la moindre caresse.  On ne peut indéfiniment l’éviter, un jour un visage, un regard, une présence, effleurent le cœur brisé rafistolé au mensonge et c’est la fissure. Petit lézard qui dort au soleil et qu’un geste – une seconde, une minute, un sourire – soudain réveille, et file le lézard et file sur le mur, petit pas léger comme un éclair. Et la brisure se crevasse et la crevasse recrache en paquet ce qu’on n’a pas digéré.

 

J’ai vécu trois années dans ce village ou les gens avec désolation disaient de moi « c’est si triste, depuis la mort de sa fille elle devient toquée » puis le temps passe, le laïus s’étiole, la clémente définition se résume, on dit « la toquée ».

 

C’est vrai pourtant que j’étais devenue toquée. Et franchement plutôt deux fois qu’une. Je parlais sans cesse à ma fille-fantôme, lui racontant mes journées et quand j’en avais fini avec elles je lui racontais ma vie, ma mère, mon père, le sien, le sien que j’avais fini par haïr ! Et je terminais alors les journées dans des marres de fange tant son mépris et son lâche départ me submergeaient de rancœur

 

Jeter un enfant dans une mère comme on crache une glaire

le balancer par-dessus corps puis s’évaporer

l’éjaculer hors de la mort, pour exister

le balancer par-dessus bord

puis l’oublier !!!

 

Avoir ainsi privé un enfant, mon enfant, de présence et d’amour paternel ! Je le détestais plus que tout autre lui, parce qu’il était le père, parce qu’il était celui qui m’avait rempli avec cette petite vie et maintenant il n’y a en moi plus que gros vide !

 

« Petite fille ne pleure pas je suis là, je suis là, et je serai forte pour deux ». Et je la déposais dans son lit-cocon, petite princesse aux grandes ailes de papillon qui rêvait d’espace et de liberté où batifoler. Je la couvrais de baiser, je lui racontais des histoires jusqu’à ce que ses yeux se ferment et même encore longtemps après. Et le matin se levait sur ma carcasse rabougrie en chien de fusil au pied de son lit… vide.

 

Parfois les jours de grand beau, je partais gambader dans les forêts odorantes et j’accrochais aux épines des sapins de longs rubans de chansons joyeuses et enfantines que j’entonnais à tue-tête avec ma Celia-fantôme et nous courrions nous courrions jusqu’à perdre notre chemin. J’étais à la fois fière et radieuse de cette extraordinaire complicité, de notre extraordinaire unicité…

 

Dans ce concert de bonheur pourtant quelque chose n’allait pas, le train train de la symphonie avait quelque chose qui déraillait, les violons grinçaient des notes absurdes ; dans mon esprit ravagé et mélancolique comme l’automne ma fille grandissait à l’envers. Plus les jours passaient et plus l’arbre des âges de mon enfant perdait des années.  Ainsi, j’achetais pour son Noël un élégant petit sac « girly » rempli d’accessoires pour jeune demoiselle, puis quelques semaines après, j’empaquetais pour son anniversaire un coquet coffret à bijoux Winx garni de mignonnes parures en perlettes colorées. A peine six mois plus tard, je lui offrais une dînette « Charlotte aux fraises » et je l’installais vers moi à la cuisine pendant que je préparais nos repas.

 

Quelque chose ne va pas dans cette maison, dans ce village, quelque chose ne va pas ! Mon enfant m’échappe, fond comme neige au soleil, l’image s’étiole, la brume envahi chaque pièce et gagne mon âme et je lutte, lutte, contre la mélancolie qui grignote l’illusion. Je m’égare et m’étouffe dans les plis des flétrissures de mon âme. Il faut que je sorte d’ici, quitte ce village,  fuie ces regards partout derrière mes fenêtres, ces voix assourdissantes et raisonnables qui veulent anéantir mon mirage et couper le fil de soie qui me retient à la vie.

 

Quelques semaines plus tard j’emménageais dans un vétuste 4 pièces perché au sixième étage d’un immense immeuble déglingué…

 

Sur mes genoux les pages indéfiniment blanches frissonnent sous la brise légère qui vient de se lever. Les mots qui se sont échappés de mon âme depuis deux bonnes heures maintenant n’ont percuté que l’éther. Je n’ai rien écrit et le brûlant besoin que j’avais de le faire depuis quelque jours semble pourtant assouvi.  Je me sens épuisée.

 

Le soleil a vaincu ma vigilance et sa morsure rougit douloureusement mes jambes jusqu’aux genoux. Il est temps que je regagne mon mas.

 

Article paru dans la rubrique « Nécro sans logique » du Journal Intime n° douze mille neuf cent trente et des poussières d’égo, à propos de sa Vie

.

Ecrituerie et autres nécrologismes 

 

Le petit prince grafouilla : pardonne-moi un mouton. L’aviateur écrivît une cage

 

 

Il ouvre la lettre avec indolence. Cela allait-il commencer comme dans la nouvelle de Stefan Zweig ; « A toi qui ne m’as jamais

connue » ? Elle n’était pas une inconnue. Il n’était pas R., le célèbre romancier. La véritable histoire commence maintenant.

 

Quand elle lui avait écrit, de son écriture sénestre, elle n’avait rien

voulu livrer ; elle voulait délivrer. L’oiseau, enchaîné à ses regrets

 

Il lit, deux ou trois phrases l’histoire le précise et ce qu’elle précise aussi c’est sa rapide lassitude. Très vite il penche le regard sur

les mots qu’il ne comprend pas et s’adosse à son fauteuil, distrait. Les fleurs sur le balcon dansent sous un souffle soutenu,

projetant leurs ombres contre le mur de son bureau. Elle est amoureuse. Elle attend une réponse. Un bruit au-dehors le tire de

ses réflexions, alors qu’à l’intérieur de lui-même un éclat de rire lancéolé résonne et résonnera – mais en cet instant il ne le sait

pas encore – jusqu’aux profondeurs du jeu de la nuit.

 

Elle n’est pas amoureuse. Mais pourtant c’est vrai, elle l’aime. Comme on peut aimer une musique bouleversante, longtemps encore

après un concert. Comme les malheurs humains, les tulipes ont des teintes multiples.

 

L’enveloppe, le papier et le reste ont fini par être jetés. Le temps passe. Puis, alors qu’il construit des châteaux de mots

dans du sable noir

cette histoire lui revient en mémoire

 

Il banda son arc de triomphe et sacra cette tragédie à travers de quelques mots fléchés sur son papier de vers.

 

Pourquoi la sortir du placard ? Pourquoi jouer de cette vie dans le noir ? Quelle besoin ? Pour la gloire ? Par dessein ? Par hasard ?

 

Elle ne le connaissait pas mais le reconnaissait. Il la connaissait mais ne la reconnaissait plus. Il a escamoté ses émois pour s’en offrir la clameur sur un cahier public.

 

Il l’a écrituée. Le brouhaha de ce sous-rire gracieux

a déchiré

la peau de son corps intérieur. Elle a pleuré

tandis qu’un serpent d’infinie tristesse

se traînait en elle, effaçant lentement

l    e    n    t    e    m    e    n    t

chaque contour de son être.

 

Si aimer c’est regarder par la fenêtre

un paysage

qui nous emmène loin

très loin

de soi

alors oui, elle…

 

a souffert. Debout sur la terrasse, elle contempla le crépuscule qui barbouillait d’ambre les nuages burinés par l’orage. Un sursaut

de vent tourna la page du livret posé sur la table. Elle fit quelques pas dans le jardin. Lentement, elle redressa les roses blanches et bleues

qu’une bourrasque avait couchées. C’est vrai qu’il écrit bien…

 


Soliloque au clair de lune

 

J’ai froid

Des crocs glacials me mordent me déchiquettent me lacèrent

Pas la pelure superficielle qui couvre ma chair

non

pas en surface

J’ai froid d’un gel polaire qui me  monte des entrailles et transit mon être

en profondeur

jusqu’à la moelle

jusqu’à l’espoir

jusqu’à l’envie

jusqu’à la vie

 

L’envie de vivre, je l’ai perdue

Et avec elle tout espoir d’être à nouveau capable de m’émerveiller de la vie

 

Ce soir au contraire le Beau gonfle mon désespoir

 

Le cul posé sur les rochers trempés par l’embrun du soir, je contemple le spectacle unique des perles d’écume luminescentes qui jaillissent contre les rochers

alors que sur le miroir de l’eau danse une lune d’or

 

Je l’ai perdue

Perdue, à jamais

 

Je suis parti du Nord voici déjà deux ans

J’ai quitté mon pays natal et ses deux seules saisons

ses hivers rigoureux chassant les étés timides et pluvieux en dédaignant l’automne

ses étés de chaleur humble délogeant pour un temps les hivers vifs et tenaces, sans prendre le temps d’entonner le chant du printemps

J’ai quitté mon pays sans saisons intermédiaires

pour offrir à mon âme un havre où la chaleur est généreuse

un paradis où l’Alizé agite les voiles orange fushia rose indigo blanches safran,    et carmin

des divines corolles qui s’épanouissent sous les tropiques

Je voulais m’offrir les couleurs de l’existence

et parce que je ne savais plus les inventer

j’ai cru que partir chercher celles que la vie avait crées saurait me redonner le goût

la force

l’envie

la vie

 

Ce fut vrai

Pour un temps

 

Puis l’ombre a de nouveau gagné mon âme

 

Insidieuse et muette elle s’est glissée entre mes rêves

comme un serpent entre les herbes folles

Puis un soir     la morsure

Et je l’ai perdue

 

Cette envie de vivre qui battait mes tempes hier encore, je l’ai perdue

Les fesses endoloris par la roche qui me sert de transat je laisse voguer mon regard sur l’océan celé par la nuit

Sous le sang de la terre,  nébuleuse substance de vie qui s’étend loin, si loin jusqu’à toucher le ciel     ce dôme constellé de pépites célestes

sous ce calme mirifique se joue la folle

et douce

et farouche

et fantastique et unique agitation du monde pélagique

Qui sait ce qu’il s’y trame

ce qu’il s’y drame

qui sait ce qu’il s’y danse du combat impitoyable des carangues voraces arrachant aux requins leur festin

du ballet des voilages colorés des bettas

de la fuite effrénée des poissons-papillons qui s’en vont chamarrer les recoins sombres des récifs

Qui sait ce qui se passe de vie et de mort dans cette soupe sombre où bouillonne une existence si bigarrée, si complexe

 

Qui sait ce qui se trame dans nos têtes

quand la nuit s’empare d’elles…

 

Je l’ai perdue           l’envie de vivre

Elle s’est glissée hors de mon corps

a dégouliné de mes veines comme cette eau noire que recrachent les failles des rochers où viennent s’écraser les vagues d’une mer assombrie par la nuit tropicale

Mes yeux voient la Beauté

ils se souviennent du printemps qui ne chantait pas

et de l’été sobre et discret

et de l’esquisse d’automne, même

de son unique larme figée par le froid sans avoir pu atteindre sa fin

mes yeux se souviennent

mais ils restent gelés sur un sempiternel hiver que rien ne parvient à chasser

 

Je suis parti du Nord voici déjà deux ans

deux ans et quelques jours et quelques broutilles de cadran

et me voici à nouveau l’âme sèche, l’âme ébène

 

Parce que les couleurs ne s’inventent pas plus sous les tropiques que dans mon pays natal

pas plus, ni moins qu’ailleurs

Les couleurs s’inventaient sous ton regard

Léa

sous ton regard qui s’est éteint             pour toujours

quand la mort en a soufflé la flamme

il y a deux ans

et quelques jours

et quelques broutilles de cadran

 

                                                  et quelques broutilles de cadran

Pour la vie

 

Seul, au centre de l’immense pièce aux murs gris et dénudé, agenouillé sur le lino froid, l’homme semble si démuni.

 

Il n’est qu’une ombre se découpant dans la lumière de l’immense baie vitrée qui se trouve derrière lui. Le mobilier qui habille la pièce est pauvre et quelque peu incongru ; un grand tableau noir, vierge, est appuyé contre un pan de mur. Devant, un tabouret de bar, en bois clair, semble attendre… mais qui ? Un banc de bois, sans dossier, ressemblant à ces bancs suédois sur lesquels les enfants effectuent leurs exercices de gymnastique, fait face au tableau, contre le mur opposé.  Et, contre la dernière paroi, une table carrée est appuyée, sur laquelle une chaise, une seule, repose. Et l’homme reste prostré en plein milieu, devant les débris d’un vase en porcelaine vermillon. Il tient contre son cœur une rose du même rouge. Le regard absent, aussi vide et gris que les murs de la pièce où il gît, il semble perdu dans un souvenir qui doit lui être  douloureux.

 

Qui est cet étrange personnage éperdu ? Aucune larme ne vient laver la détresse peinte sur ses joues creuses. Il attend, alors qu’une gouttelette rouge s’écrase au sol dans un imperceptible bruissement. Il baisse son regard sur la tache, certain qu’il s’agit de la rose, qui dégouline ses couleurs d’amour sur le lino vieilli. La blessure qu’il s’est fait en brisant le vase ne le fait pas souffrir, tant la douleur dans son cœur en lambeaux étouffe ses autres sensations.

 

Il faut comprendre que le temps ici s’est arrêté. Pour lui  la souffrance a figé tout chose. Cet homme n’a plus la force de chercher à comprendre pourquoi son ami s’est suicidé, alors qu’ils devaient se pacser ce vendredi soir.

 

Il a affronté la colère de sa famille, les railleries de ses collègues et tous les préjugés des inconscients. Il a traversé les peurs, les inépuisables doutes, les remises en question. Et puis il a lutté si fort contre la maladie. Non, pas le Sida comme le croit d’emblée toute personne posant son regard sur son visage creusé et pâle, sur son corps d’homosexuel. Non, pas le Sida ;  le cancer. Le combat contre la maladie est si long et si pénible. Il était  certain que ce serait lui qui partirait en premier.

 

Et là, dans le petit atelier qu’il vient tout juste d’acquérir la semaine dernière, un endroit magique qu’il projetait de transformer en galerie d’art pour exposer les œuvres de Bertrand, Jérôme n’attend plus rien, ne croit plus à rien. La vie en lui s’est envolée en même tant que celle de son amant.

 

Il lui faut pourtant continuer à combattre. Il lui faut pourtant se relever. Il doit terminer l’agencement de la galerie. Il le faut, afin que le monde reconnaisse le talent de Bertrand. En chaque œuvre de l’artiste vit une parcelle de son être et abandonner maintenant serait tuer une seconde fois l’homme qu’il aime.

 

Lentement il se relève. Les talons de ses chaussures claquent dans le silence et le bruit s’en va cogner chaque coin de la pièce. Il lâche la rose qui étale ses pétales pourpres en touchant le sol. Il s’aperçoit alors de sa blessure et porte sa main en sang vers sa bouche.

 

Alors seulement il se met à pleurer.

 

Des pas dans le sable

 

Depuis de longues semaines, s’empreint dans le sable d’une plage de Bretagne l’impatience d’une épouse, longeant chaque soir la berge, scrutant l’horizon, appelant du regard cet homme qui, un matin de juillet, s’en est allé toutes voiles au vent, affronter en destin son besoin d’évasion.

 

Elle connaissait le lot des épouses de matelots. Elle avait grandi en regardant sa mère attendre son marin et savait le chagrin d’espérer le retour d’un père dont elle n’arrivait plus à se souvenir du visage. Aussi, dans ses prières, avait-elle demandé en Prince Charmant un jardinier, qui saurait inventer pour elle des roses sans épines, ou un charpentier, qui construirait pour sa famille une maison de bois dur où elle pourrait s’épanouir, ou encore un poète qui,  de mots et de rimes, lui érigerait une tour aux confins des étoiles. Oui, un poète qui, à coups de rimes… mais surtout pas, jamais, un marin. Car c’est à coups de rames qu’ils construisent leurs tours, en traçant sur les eaux le sillon de l’absence.

 

Mais, est-ce parce que la douleur se rapporte aux souvenirs, qu’elle est si irrésistiblement attirante et donne cette impression vive, paradoxale, atrocement exaltante, d’être en vie ? Quoi qu’il en soit, ce soir-là, elle s’oublia dans les yeux de ce matelot, quand elle vit surgir dans ce regard le signe d’arcanes enivrants. Quand elle sentit en lui cette avidité de liberté, de découvertes, d’aventures, elle tomba dans le gouffre qu’avait laissé en elle un passé refoulé. Envoûtée par le sortilège du temps, une vague d’émotions lui apportait enfin l’homme qu’elle avait attendu toute sa vie…

 

S’échouait sur sa plage un marin aux yeux rêveurs. Elle tomba sous le charme de son propre démon.

Mais, en oiseau blessé, elle conservait en ailes les cicatrices de l’abandon ; aussi, quand il lui demanda un enfant, elle le lui refusa. Elle récusait que ce soit un marin qui la fasse devenir mère. Etait-ce en cela une tentative pour conserver sa vie, que de refuser d’être pour l’homme ce dont il avait le plus envie ? N’être qu’un naître ? N’être rien qu’un mot, un écho, une consonance, qui donne la vie ou qui la prend ?

 

Éperdue dans son trouble, abîmée par l’évent de ses souffrances, le cœur en cendres, elle se plia à tous les caprices de son marin déçu. Mais quand, ce soir-là, alors qu’au dehors la pluie battait les fenêtres et que le vent saccageait l’océan, il s’approcha d’elle et lui déclara son besoin de partir, elle se rebella.

 

Propice aux tourments, l’atmosphère se chargea d’insuffler à chacun l’énergie de combattre. D’agacements en reproches, il leva son attaque. De cris stridents en blâmes, elle érigea la sienne. De répliques en réfutations, il dressa sa défense. D’objections en indignations, elle éleva la sienne.

 

Rythmée par le déluge qui mugissait au dehors, la dispute s’attisait. Les jours qui suivirent ajustèrent le conflit et, de leurs algarades, s’ensuivit le départ du mari marin.

 

Alors que le limon s’écoule immuable-ment dans sa clepsydre, le temps assèche les larmes sur les joues de la femme du marin, mais ne sèche pas le sang qui suinte de son cœur affligé.

 

C’est pour cela que, depuis de longues semaines, s’empreint dans le sable d’une plage de Bretagne…

Sillons d’existence…

 

…ou l’histoire de « m’îles personnages »


L’homme qui rêve

 

 

Strasbourg, le 21 mars 2008. Je suis confortablement installée sur une péniche arrimée en bordure du Rhin et transformée en une petite taverne sympathique. Tranquille, je sirote un Kir à la pêche qui distille en mes veines ses bulles enivrantes. Le champagne me grise légèrement l’esprit sans pour autant l’endormir. Endolorie de bien-être, je laisse mon regard patiner sur le miroir de l’eau, en compagnie des cygnes qui se font la cour en ce début de printemps. Les quelques mâles miment, de leurs blanches ailes, de grands cœurs sensés séduire la femelle, qui pourtant se détourne dédaigneusement, offrant son croupion en signe de défit. Les mâles, redoublant de prestance, se pavanent de plus belle, courbant le cou en leurre de soumission.

 

Ce ballet dure quelques minutes puis soudain, réagissant à je ne sais quel signal, les mâles se détournent subitement et, d’un seul élan, cassent le groupe en s’éjectant en étoile, filant sur l’eau à une vitesse impressionnante. La femelle conquise s’accroche au sillage de son élu et les voilà qui s’échappent  au loin pour terminer à deux cette parade nuptiale.

 

Je souris, non sans compatissance, en regardant les vaincus poursuivre leur errance dans la douceur du courant.

 

Un soleil timide peine à percer la dense toison de coton  qui le voile mais parfois, dans un cri silencieux de lumière, quelques larmes ambrées ruissellent des cieux et je les regarde sautiller compulsivement sur la surface de l’eau, telles des petites lucioles cherchant désespérément à vaincre l’éphémère de leur poésie.

 

Je me sens bienheureuse dans cet endroit tranquille et l’atmosphère douce et calme engendre quelques vapeurs d’essence poétique propices à liquéfier les âmes. Le temps s’ouvre et, dans cette béance, le cœur se vide de toute contrariété, de toute peine et de tout malaise. Ne reste alors en soi que la liberté d’aimer l’instant.

 

Et mon cœur ainsi aimant s’accroche soudain au magnétisme de l’homme assis à quelques souffles de moi, si proche, et pourtant si lointain.

 

Si lointain oui, car son âme rêveuse s’est évadée dans des contrées retirées de l’être, où toute chose fusionne avec l’infini et où la chair et le sang évaporés ne conservent, en essence, plus que la mémoire des sens. Un endroit divin, où tout devient un,  où l’on n’existe plus qu’à travers le vent qui nous emporte.

 

Il est assis ici, et ailleurs en même temps, le corps lâché dans son fauteuil d’osier et l’esprit éthéré ondulant entre les mailles du temps. Et moi, je le regarde, je l’admire, je le respire.

 

L’âme, ni ingrate ni oublieuse, même envoûtée dans la béatitude la plus totale, se souvient toujours du corps qui lui apprend les sens. Ainsi la sienne, pour partager l’ineffable beauté de son voyage, trace sur son visage quelques ondes, délicieuses à capter pour l’observatrice que je suis. Et je reste là des minutes entières à admirer cet homme qui poétise en silence. J’aimerais pouvoir partir avec lui, m’envoler à ses côtés pour découvrir et respirer aussi cet indicible éclat qui lui donne un air si purement béat. Mais il est si réjouissant à regarder que, restée là, cachée dans le silence, je me délecte de son image et me console ainsi de n’avoir plus, depuis quelque temps, assez « d’hors » à mes ailes pour m’évader aux Cieux des songeries.

 

De temps à autre, un jet plus puissant de bonté repousse son âme dans son corps. Alors, l’homme plonge la main dans la poche du blazer déposé sur le dossier de son fauteuil, s’empare d’une plume et d’un petit carnet de notes pour tracer sur la blancheur du papier le linéament des beautés que, peut-être – qui sait ? – il partagera à travers quelques textes ou poèmes. Puis minutieusement, précieusement, il replace le capuchon sur sa plume et la replace, avec le petit calepin, dans l’écrin de cuir de son veston, avant de repartir dans son univers coruscant.

 

Et le temps s’étire et se file, et se tissent à l’Or en mon âme les toiles de soie d’instants célestes que je m’imagine déjà vous décrire. Mais il est déjà temps pour moi d’abandonner cet antre. Je roule sur la table quelques pièces en acquittement de ma note. Leur cliquetis ne réveille pas mon rêveur, pas plus que l’effroyable bruit du siège raclant le plancher dès l’instant où je le pousse pour m’en extraire. Le Beau, dans son œuvre de narcotique, garde prisonnière l’âme du contemplatif, et rien ne l’arrache à sa béatitude.

 

Je m’en vais le long des quais, rassasiée de ces douces heures alors qu’au loin un cygne, lauréat d’une Belle, compose sa descendance.

 

Au Bal des Miracles

 

En guise de réveil, ce matin, Radio Classique déverse sur mon édredon quelques arpèges dégoulinant de douceur, m’extirpant de mon sommeil avec délicatesse. J’ai décidé de me lever avant l’aurore, pour profiter encore une fois d’une de ces belles matinées que la bise de janvier apprête de façon si fabuleuse, avec une ardente fraîcheur. La nature me convie à une fête singulière et prodigieuse que je ne veux pas manquer. Toute la maisonnée est encore paisiblement endormie. Il n’y a que moi pour me lever à l’aube un dimanche…

 

Je mets à bouillir un peu d’eau, pour me préparer une tasse de thé avant de partir. Je choisi un sachet aux agrumes. Pour rehausser le goût, je râpe quelques zestes, confisqués à une des oranges empilées dans le plat à fruits et effrite du bout des doigts, dans l’eau qui commence à frémir, un gros morceau de cannelle.

 

Pendant que l’eau chauffe, je fouille l’âtre avec le tisonnier. Les cendres de la dernière flambée recèlent-elles encore quelque escarbille susceptible de reprendre vie sous la bûche que je leur offre ? Je froisse quelques feuilles d’un journal et glisse ces pelotes de combustible sous du petit bois. Les braises s’agacent, grignotent le papier, qui soudain s’enflamme, d’un coup. La bûche commence par rouspéter, avec timidité tout d’abord, puis, encouragée par quelques bouffées d’air, elle se met à crépiter franchement et les flammes commencent à danser, dans un joyeux ballet d’étincelles. Avant de refermer la porte du foyer, je laisse s’échapper un peu de fumée et j’hume, longuement, en fermant les yeux, l’odeur du bois brûlé qui se mêle à l’exquise fragrance du thé. Le flot capiteux d’humeur d’écorce, de polypores déchus, de terre calcinée et de caresses d’agrumes, me grise de façon savoureuse.

Je me pelotonne dans la masse de coussins disposés sur le fauteuil, en face de l’âtre. Puis je savoure mon thé. Lentement. Dégustant chaque lampée. La chaleur du feu qui s’épanouit m’enlace tendrement et m’ensorcèle d’une torpeur bien agréable. Pour peu, je renoncerais à mon projet de balade et resterais assise là, emballée dans cette douce léthargie. Cependant, dans un sursaut de volonté, je m’extirpe de l’océan de mes rêveries et secoue la tête, comme un animal qui s’ébroue en sortant d’une baignade. Je charge le feu de plusieurs morceaux de chêne. Ainsi richement alimenté, il m’offrira une chaleur accueillante, à mon retour.

 

Puis je m’emmitoufle dans mon manteau de fourrure. Je chausse mes Moon Boots, enroule une écharpe de laine colorée autour de mon cou et fourre mes mains dans une paire de mitaines tricotées durant l’automne. Me voilà parée pour affronter la froidure du matin ! Je me faufile hors de ma demeure avec, au cœur, l’impatience d’un jeune chiot à qui l’ont promet une promenade dans les bois. C’est parti pour deux bonnes heures de balade !

 

A présent, je traverse les ruelles encore endormies, sous le regard phosphorescent d’une lune incroyablement ronde et pleine. Des flocons sont tombés toute la journée d’hier, petites plumes en cristal lâchées par le duvet des nuages, virevoltant dans l’air glacé avant de se déposer sur toute chose. Puis, au crépuscule, la bise s’est levée. Elle a chassé le gris du ciel et la voûte céleste s’est mise à étinceler, sur un fond bleu cobalt. Et elle scintille de même, ce matin, pour quelques minutes encore.

Devant moi, le long de la route toute droite, s’égraine un chapelet de lampadaires. De diaphanes chimères de frimas ondulent dans chacune des gemmes de lumière. J’avance lentement en pensant à tous les « Je vous salue Marie » que je n’ai jamais récité. Sauf durant ces Adieux douloureux quand, debout dans un silence déchiré par le cri des mains jointes d’une ou l’autre connaissance défunte, l’échine courbée aux côtés d’autres échines courbées, ceignant le coffre à mort, je prie, pour « la paix de son âme » et l’apaisement de la douleur des proches. L’exception confirme la règle.

Ma respiration esquisse des nuages qui se dispersent dans la froidure du petit-jour. Je m’arrête pour suivre du regard une de ces nimbes de brume s’emparer de l’air et s’élever dans une arabesque mouvante, s’estomper, puis disparaître tout à fait. Puis je reprends la marche.

 

Un chat encore un peu engourdi par la fraîcheur du matin me rejoint et vient se frotter contre la mousse de mes bottes, lâchant quelques miaulements aigus. Je le gratouille dans le cou et sourit de la posture extatique qu’il prend. Il lâche un ronronnement fabuleux, tout de suite recouvert par le fracas de l’Angelus. Six heures. Le clocher répand sur le village son ordre de prière et de dévotion en l’honneur de l’Incarnation. Une invitation catholique de plus en plus déclinée, à commencer par moi. Quoi que… En un certain sens, j’y prends part, de façon détournée, en me rendant là où je vais…

 

La route va crescendo. J’entame la douce montée qui mène à la forêt surplombant le village. La bise pique mes oreilles de son bec acéré, picore mon visage, me pince le nez. Je réajuste mon écharpe.  Sur le chemin, la neige gelée produit un grincement délicieux, comme seul sait le faire un pas dans la neige gelée du matin. Sous le poids du pied posé avec lenteur, le petit tremblement de la neige écrasée se ressent jusque dans le mollet. Des milliers de petits cristaux gloussent sous le pas câlin. Et le rire du froid s’élève, résonne au creux des deux petites absidioles plaquées de chaque côté de mon crâne et va se lover aux profondeurs de mon âme. J’arpente lentement le chemin, me délectant de ces instants d’incroyable poésie. La nature me chuchote sa beauté du bout du givre. Quel enchantement ! A l’intérieur de mon être mon cœur rit et sautille comme celui d’une enfant et mille souvenirs d’hivers heureux se déversent dans le lit de mes pensées. Batailles de boules et glissades téméraires en « sac », le long des pentes poudreuses. Ah ! Que l’hiver est chaleureux dans le cœur des gamins des montagnes ! Je déguste cette flânerie hivernale comme Proust savoura sa Madeleine.

 

J’arrive ainsi, l’esprit joyeux, l’âme enfantine, à l’orée de la forêt. Une brume hiémale se glisse entre les arbres engourdis dans leur bogue de givre. Ces volutes de coton léger confèrent à la forêt un petit air de mystère. Je me glisse, coquine, sous les jupes des sapins, humant les odeurs sylvestres dilatées par la froidure de la saison morte. L’épaisse fourrure des conifères a retenu la neige et le sol n’est recouvert que d’une guipure fine et légère. Sous mes pieds, la végétation hirsute du layon et les feuilles décrochées par l’automne et toute givrées par le frimas, croustillent généreusement. Je marche à pas lents dans ce silence troublé. Je déguste chaque accord. Du crépitement des brindilles se fripant sous ma contemplative foulée. De la résonance, dans l’éther de l’hiver, du frais froissement des feuilles mortes et gelées. Du craquement sec de petites branches jonchant le chemin. Eclats de rires, éclats d’ouïr. Romance spirituelle.

 

Je traverse ainsi le bois, dans un esprit d’humilité et de reconnaissance, pour me rendre au premier contour du petit ruisseau qui s’écoule entre la rocaille. Ce n’est plus vraiment un ruisseau, plutôt un filet d’eau que la température hivernale a rendu tout timide et qui épand encore quelques perles, dans un lit devenu trop grand. Je longe un moment le ru en prenant garde de ne pas glisser sur les cailloux humides. J’aurais fière allure si j’allais me tordre une cheville à une heure pareille, dans cet endroit désert ! J’arrive enfin à cet emplacement où la rivière débouche d’un grand virage. Je suis arrivée. Je  m’assois sur une souche. L’humidité de la mousse glacée marquera mon manteau, mais cela n’a aucune espèce d’importance. Je sais que c’est là, à cet endroit précis, qu’Elle viendra. Cette Fée en robe de pyracantha, qui sait tant ensorceler mes sens et enchanter mon présent. Elle viendra, comme chaque matin clair, depuis le début de janvier.

 

Encore quelques minutes et son mystère « densera » devant mes yeux, empreignant mon âme d’un souvenir ébloui, me gorgeant, pour les instants creux, de sa Force et de sa Lumière. Comme pour annoncer cet instant de magnificence, une mésange à tête noire entame son gazouillement. Cette ritournelle, ponctuée par les quelques notes monotones et nasillardes d’une sittelle, ajoute du bonheur au bonheur. Délicatement, voluptueusement, la nature se voile d’une aura singulière. Tout est prêt pour l’Instant.

 

Alors apparaît la féerie… Que la fête commence !

 

Je distingue, entre les feuillages, l’arceau de l’astre du jour qui se lève, colorant l’horizon d’une nitescence rouge vermillon. Les branches des foyards et des sapins, cristallisées par le gel, s’enflamment. Un murmure imperceptible s’élève sous le souffle léger qui les cajole. L’astre d’Or, doucement, se réveille et je regarde ainsi avec émerveillement, la Terre enfanter d’un jour nouveau.

 

Quelques rais filtrent doucement entre les branches et donnent le ton. Puis, c’est l’éclatement. Les premiers cris de soleil percent le ciel orangé de l’aurore. L’étoile du jour jette entre les branches des flammèches rougeoyantes, qui transforment en étincelle chaque joyau de cristal accroché aux branches des arbres. L’eau gelée joue ainsi avec le feu – complices, l’instant d’un ballet magique.

 

L’azur se découvre de son voile de ténèbres et le bleu céruléen qui teinte les nues me donne envie d’y plonger toute entière. Nager dans l’éclat fluorescent d’une atmosphère pélagique. Je m’imagine, suspendue entre ciel et terre, danser avec un séraphin sur le concerto numéro 4 en fa mineur de l’opus 8 d’Antonio Vivaldi : « l’hiver » de la valse des quatre saisons. Dansée avec la légèreté d’un éléphant ; essayez donc de valser avec des Moon Boots !

 

Je ris toute seule de mes pensées friponnes. Le bonheur me fait perdre la raison et c’est bien agréable…

 

J’intime à mon esprit l’ordre de rejoindre à nouveau le Bal des Miracles. Sur la piste de danse, les filaments de cirrus qui parsèment le ciel se fardent en rose-thé. On dirait des chevelures d’anges, têtes penchées sur la terre pour y chanter quelque cantique joyeux sur la renaissance du Monde.

 

Tout autour, la forêt se réveille. On entend, çà et là, des rongeurs qui gratouillent au milieu des brindilles, en quête d’une nourriture devenue rare, à cause de la saison. Les oiseaux, maintenant déchaînés, entament, pour le jour naissant, l’hymne de la Vie.

 

Quelques minutes encore et le soleil aura ouvert tout grand ses bras ; il jettera sur le monde ses flèches d’orpiment de façon tout à fait généreuse. Feu d’artifice final, ou feu d’Art, tout court.

 

Quelles noces d’Or ! Pour un peu, j’applaudirais !

 

Je reste là une éternité, puis me décide finalement à retourner à mon logis, le cœur et l’esprit en fête, émerveillée par une cérémonie qui résonnera en moi pour la journée entière. Au moins.

 

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